Faut-il réhabiliter Malthus ?
Tout d’abord un petit rappel historique pour ceux qui ne connaîtraient pas notre homme !
Thomas-Robert Malthus était un économiste du tout début du 19° siècle, dont les travaux portèrent principalement sur les rapports entre croissance économique et croissance démographique.
Pour faire simple (nécessairement trop simple), Malthus partait du constat que la population s’accroissait de manière exponentielle alors que la production (et notamment la production alimentaire) s’accroissait de manière arithmétique. Le risque bien entendu d’une telle situation est de voir une explosion de la pauvreté et de la misère lorsque les courbes « se croisent ».
L’analyse de Malthus, longtemps réprouvée pour des raisons que nous verrons plus loin, peut apparaître aujourd’hui comme fabuleusement visionnaire et moderne. Combien de fois pouvons-nous lire sous la plume d’auteurs ou de journalistes de notre siècle : « si tous les êtres humains vivaient selon les critères occidentaux, il faudrait cinq Terres pour les nourrir et leur procurer les ressources naturelles nécessaires ».
Et bien voyez ce qu’en disait Malthus en 1803 : « La nature a répandu d'une main libérale les germes de vie dans les deux règnes: mais elle a été avare de place et d'aliments. S'ils pouvaient se développer librement, les embryons d'existences contenus dans le sol pourraient couvrir des millions de Terres dans l'espace de quelques millions d'années. Mais une nécessité impérieuse réprime cette population luxuriante: et l'homme est soumis à sa loi, comme tous les autres êtres vivants. »
Cette nécessité impérieuse à laquelle pensait Malthus (ô le joli pléonasme !!), c’est bien entendu la capacité à nourrir la population…
Mais venons en à sa mauvaise réputation…
Rarement économiste n’aura provoqué autant de polémique durant et après son existence. Il faut dire que les solutions proposées ont de quoi faire réagir !
La première consistait à retarder autant que faire se peut l’âge du mariage pour limiter la démographie (en espérant comme il le dit lui-même que cela n’augmente pas « le commerce illicite et vicieux entre les sexes » !)
Mais là où la pensée de Malthus peut apparaître scandaleuse à nos yeux, c’est dans l’expression de ses idées sur « les pauvres » et sur l’aide à leur apporter ou plutôt à ne pas leur apporter !
Ainsi Malthus écrit « dans un État ancien et déjà très peuplé, vouloir assister les pauvres de manière à leur permettre de se marier aussi précocement qu'ils le voudront et d'élever une nombreuse famille, aboutit à une impossibilité mathématique. La prise de conscience de cette vérité serait très importante puisqu'elle éviterait aux riches de détruire les bons effets de leurs propres efforts et de gâcher leurs bontés en les dirigeant vers des buts parfaitement inaccessibles ; elle leur permettrait de concentrer leur attention sur des objectifs plus convenables et de faire ainsi davantage de bien Le fait de répandre ces connaissances parmi les pauvres aurait des effets encore plus importants. La cause principale et permanente de la pauvreté n'a que peu ou pas de rapports directs avec la forme du gouvernement ou l'inégale division de la propriété; les riches n'ont pas le pouvoir de fournir aux pauvres du travail et du pain: en conséquence, les pauvres n'ont nul droit à les demander. Telles sont les importantes vérités qui découlent du principe de population: et si elles étaient clairement expliquées, elles seraient à la portée même des plus faibles intelligences.
Il est évident que tout homme appartenant aux classes inférieures de la société, qui sera bien convaincu de ces vérités, sera plus apte à supporter sa situation avec patience, s'il se trouve un jour plongé dans la misère; il éprouvera moins de ressentiment et d'irritation à l'égard du gouvernement et des hautes classes de la société; il sera moins disposé à l'insubordination et à la turbulence en n'importe quelle occasion; et s'il reçoit un secours d'un établissement public ou de la charité privée, il en éprouvera plus de reconnaissance et en appréciera mieux la valeur. »
Dans la société du 19°, ces théories font réagir, aujourd’hui elles nous font bondir !
En exagérant un peu, Malthus considère que la misère est un phénomène d’autorégulation du rapport entre population et moyens de production, un peu comme la guerre ou les épidémies, et qu’à trop vouloir interférer, le monde court à la catastrophe.
C’est un peu comme si aujourd’hui on tenait un discours identique avec les pays du tiers-monde en laissant les épidémies et les famines se développer sans chercher à apporter une aide quelconque, pour favoriser l’autorégulation des populations !
Et pourtant avec les données dont il dispose à l’époque, le raisonnement de Malthus, si l’on s’en réfère à la froide science se tient à la perfection…
C’est un peu aussi comme le discours consistant à rappeler au gré de l’actualité que « la France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Nul ne peut nier la véracité mathématique de la chose ; reste à savoir de quelle façon et avec quel niveau d’humanisme on traite le problème que pose cette équation en apparence insoluble… Tout cela c’est un peu comme le disait Giscard d’Estaing à propos de Le Pen : « quelqu’un qui apporte de mauvaises réponses à de bonne questions ». Mais cela est un autre débat !
Revenons en donc à Malthus …
Si comme je le disais plus haut, son raisonnement se tient au début du 19° siècle, ses théories seront balayées par la réalité du monde. Il faut dire qu’il est un élément que l’économiste anglais avait totalement sous-estimé (avait-il les moyens de l’anticiper ?) : c’est l’évolution scientifique, industrielle bien sur, mais aussi et surtout agricole. Le 19° siècle et le 20° à sa suite, voient le développement des engrais chimiques et la productivité de l’agriculture augmente fortement, mettant à mal les fondements même des théories de Malthus : les fameuses courbes de la démographie et de la production agricole. Le génie humain permet de nourrir la planète, ou du moins sa partie occidentale (mais soyons honnêtes c’est la seule chose qui intéresse vraiment les économistes de l’époque) et cela semble t-il désormais sans limites ! Malthus et malthusianisme deviennent synonymes de pessimisme, de frein à la croissance économique, de frein à la natalité…
Pourtant aujourd’hui, ne se retrouve t-on pas dans une situation proche ? Les engrais chimiques et autres pesticides, fongicides ont fait leurs preuves, mais ont vraisemblablement atteint leurs limites. Les plus pessimistes pensent même qu’ils produiront à court terme l’effet inverse et que le retour de balancier jettera le monde dans une grave crise alimentaire : saturation des sols en substances chimiques, érosion, disparition des insectes pollinisateurs, …
Alors la science se tourne désormais vers un autre miracle : celui des OGM. Avec la même promesse que celle faite il y a deux siècles : nourrir l’humanité, quasiment sans restriction !
Cela aussi est un autre débat, mais en attendant (peut être très longtemps) qu’il soit tranché, l’idée que nous sommes revenus à une situation malthusienne en termes de rapport natalité-production, n’est peut-être pas si inepte que cela. Et encore en évoquant seulement l’aspect purement alimentaire, mais il faudrait ajouter à l’équation de départ l’assèchement programmé d’autres ressources naturelles comme bien sûr le pétrole, mais aussi bien d’autres.
Bref il est peut-être temps de relire « ESSAI SUR LE PRINCIPE DE POPULATION » de Thomas-Robert Malthus en gardant bien à l’esprit qu’il était un homme du 18° siècle et que malgré le rejet que nous inspirent bien de ses propos, nous devons éviter de les juger à l’aune de notre 21° siècle. Partons du principe que les réalismes économique et scientifique ne sont forcément aussi antagonistes de l'humanisme que ce que l’œuvre de Malthus semble le laisser penser et essayons, pour rependre le propos de Giscard d’Estaing, d’apporter en la matière « les bonnes réponses » aux bonnes questions…